Il faut que ça soit un peu laid
Le pire retour qu'on puisse me faire sur une image, c'est qu'elle est propre. Ce n'est jamais méchant, c'est même presque toujours dit comme un compliment, et pourtant à chaque fois j'entends la même chose, il ne s'y passe rien.
Une image propre est une image dont on a retiré tous les accidents. Le cadrage est droit, le blanc est calibré, la peau est lissée, rien ne dépasse. Et le résultat est parfaitement compétent, parfaitement montrable, parfaitement oubliable dix secondes après.
C'est la dernière chose que j'avais envie d'écrire dans cette série, et il fallait qu'elle vienne en dernier. Parce que défendre le défaut avant d'avoir défendu la règle, c'est juste une excuse pour mal travailler.
LE LISSE
Commençons par le symptôme, il est devenu impossible à ignorer. On repère aujourd'hui une image générée automatiquement à des signes qui n'ont rien à voir avec son sujet, une symétrie trop obéissante, une lumière sans incident, une peau sans pore, une profondeur de champ qui n'a été décidée par personne. Elle n'est pas ratée, elle est trop réglée.
Le phénomène a un nom et il est plus ancien que ces machines. En 1970, le roboticien japonais Masahiro Mori décrit ce qu'il appelle la vallée de l'étrange, ce creux dans notre affection où tombent les figures qui ressemblent presque à un humain sans y arriver tout à fait. Ce que Mori observe, c'est que l'inconfort augmente avec la ressemblance jusqu'à un certain point, puis s'effondre. Une figure clairement stylisée ne dérange personne. Une figure presque exacte devient franchement pénible.
Je crois que les images fonctionnent pareil. Une esquisse ne trompe personne et ne met personne mal à l'aise. Une image parfaite qui ne contient plus aucune décision humaine tombe exactement dans le creux.
Le problème n'est pas que ce soit trop beau. Le problème c'est que ce ne soit plus de personne.
L'ACCIDENT
Il existe une longue tradition, dans à peu près tous les métiers créatifs, qui consiste à introduire volontairement du désordre pour éviter ça.
L'exemple que je préfère est un jeu de cartes. En 1975, Brian Eno et le peintre Peter Schmidt éditent un paquet de cartes qu'ils appellent les Oblique Strategies, à tirer au hasard quand on est bloqué, chacune portant une consigne courte et souvent déroutante. L'une d'elles conseille de traiter son erreur comme une intention cachée. Ce n'est pas une blague de studio, c'est un outil de travail, utilisé en enregistrement pendant des décennies.
La photographie a son cas d'école. Quand Robert Frank publie Les Américains à la fin des années cinquante, la critique de son époque lui reproche sa technique, les horizons penchés, les flous, le grain, les cadrages qui coupent les gens n'importe où. Ce sont exactement les qualités pour lesquelles le livre est devenu l'un des plus influents jamais publiés. Les défauts n'ont pas été pardonnés avec le temps, ils ont été reconnus comme le sujet.
Et puis il y a le kintsugi, cette pratique japonaise qui consiste à réparer une céramique cassée avec une laque saupoudrée d'or, de sorte que la fêlure devienne la partie la plus visible et la plus précieuse de l'objet. On ne dissimule pas l'accident, on le souligne. L'objet réparé vaut plus que l'objet intact, parce qu'il a une histoire et que l'autre n'en a pas.
Une cicatrice n'est pas une blessure. C'est la preuve que quelque chose a été traversé.
LA MALADRESSE
Reste à comprendre pourquoi ça marche sur nous, et la psychologie sociale a une réponse assez précise.
En 1966, Elliot Aronson et deux collègues publient une expérience devenue classique. Des participants écoutent l'enregistrement d'un candidat à un jeu de questions, dans deux versions, l'une où il est brillant, l'autre où il est médiocre. Dans certaines conditions, on ajoute à la fin un incident, le candidat renverse une tasse de café sur lui. Le résultat est celui qu'on connaît sous le nom d'effet de la maladresse, le candidat brillant devient nettement plus sympathique après avoir renversé son café.
Mais la partie qu'on cite beaucoup moins est la plus importante pour nous. L'effet s'inverse chez le candidat médiocre. Chez lui, la maladresse n'attendrit personne, elle enfonce.
Autrement dit, le défaut ne rend attachant que ce qui a d'abord prouvé sa compétence. C'est toute la différence entre un flou choisi et un flou raté, entre une composition déséquilibrée et une composition mal fichue, et cette différence n'est pas dans l'image, elle est dans tout ce qui l'entoure. Le lecteur ne juge jamais un écart seul, il le juge par rapport à ce que vous avez démontré ailleurs.
LA DIFFÉRENCE
C'est pour ça que ce texte arrive à la fin et pas au début.
Le blanc n'est un choix que si vous savez ce qu'une marge fait à la lecture. Le grain n'est une matière que si vous savez ce que vous laissez entrer. Une grille cassée n'est un geste que si elle a été tenue. Un défaut n'est une intention que si tout le reste montre que vous auriez pu faire autrement.
En dehors de ça, on ne défend pas une esthétique de l'imperfection, on justifie du travail bâclé, et il faut être honnête sur le fait que la frontière entre les deux est fine et qu'elle ne se voit pas toujours de l'extérieur. La seule chose qui la rend lisible, c'est la constance du reste.
Alors non, il ne s'agit pas de saboter. Il s'agit de laisser une trace. Une lumière un peu sale qu'on n'a pas corrigée, un cadrage qui coupe là où il ne fallait pas et qui donne le vrai rythme, un blanc trop grand qui gêne tout le monde en réunion et qui fait la page.
Un creux repéré par un roboticien en 1970, un jeu de cartes tiré au hasard dans un studio d'enregistrement, un livre de photographies qu'on a trouvé techniquement mauvais avant de le trouver majeur, une tasse de café renversée dans une expérience de psychologie, un bol recollé à l'or. Tout ça décrit la même chose, ce qui nous attache à un objet n'est presque jamais sa réussite, c'est l'endroit où on voit qu'il a été fait par quelqu'un.
Et c'est très exactement ce que je cherche quand je travaille. Pas la belle image, je n'ai jamais su quoi en faire. Celle qui a un défaut à l'endroit où il fallait.
Ce n'est pas la perfection qui serre quelque chose dans la poitrine. C'est ce qui a failli rater.
Pour creuser. Masahiro Mori, pour la vallée de l'étrange, décrite en 1970. Elliot Aronson et ses collègues, pour l'expérience de 1966 sur la maladresse, en lisant bien la partie où l'effet s'inverse. Brian Eno et Peter Schmidt, Oblique Strategies, édité en 1975. Robert Frank, Les Américains, et si possible les critiques parues à sa sortie, qui valent le détour. Et n'importe quel ouvrage sur le wabi-sabi pour le kintsugi.
