La grille ne se voit pas, elle se sent
Il y a des pages qui respirent et d'autres qui étouffent, et le plus troublant c'est qu'on est incapable de dire pourquoi en les regardant. Rien ne dépasse dans les deux cas, les marges ont l'air correctes, les blocs sont alignés. Pourtant l'une se lit sans effort et l'autre donne envie de partir au bout de deux lignes.
La différence ne se voit pas parce qu'elle n'est pas dans ce qui est posé sur la page, elle est dans les rapports entre ce qui est posé. Un système de distances, de proportions et de répétitions que le lecteur ne verra jamais, qu'il ne saura jamais nommer, et qu'il ressentira pourtant à chaque seconde passée sur la page.
C'est une mesure musicale. Personne ne compte les temps, tout le monde entend quand ça décale.
L'ORIGINE
La grille telle qu'on l'utilise aujourd'hui vient d'un endroit précis, la Suisse d'après-guerre, entre Zurich et Bâle. C'est là que se formalise ce qu'on appellera le style typographique international, avec des gens comme Emil Ruder, Karl Gerstner ou Josef Müller-Brockmann. Gerstner publie Designing Programmes en 1964 et y défend une idée qui n'a pas pris une ride, le travail du designer ne consiste pas à produire une solution mais à construire le système qui produit les solutions. Müller-Brockmann publiera son ouvrage de référence sur les systèmes de grilles en 1981.
Ce qui se joue là est moins une esthétique qu'une position morale, et c'est ce qui m'intéresse. Pour ces gens, la grille sert à ne pas imposer au lecteur les humeurs du designer. Elle rend les décisions vérifiables, transmissibles, discutables. Elle enlève de l'arbitraire.
On leur a beaucoup reproché la froideur, l'uniformité, la neutralité qui finit par tout aplatir. Le reproche est en partie fondé, mais il rate l'essentiel. La grille n'est pas un goût, c'est une infrastructure, et personne n'a jamais demandé à des fondations d'être expressives.
LA PROXIMITÉ
Maintenant, pourquoi ça marche. Et là on retombe sur la psychologie de la perception plutôt que sur le graphisme.
Les travaux de la Gestalt, au début des années vingt, ont établi une série de lois sur la manière dont on regroupe spontanément ce qu'on voit. La plus utile pour nous est la loi de proximité, ce qui est proche est perçu comme appartenant au même ensemble. Ce n'est pas une préférence culturelle, c'est un automatisme, et il s'applique avant même qu'on ait lu quoi que ce soit.
La conséquence pratique est plus grave qu'il n'y paraît. Une légende placée à égale distance de son image et du paragraphe suivant ne dit plus à qui elle appartient. Un intertitre trop éloigné du texte qu'il annonce et trop proche de celui qu'il termine change de camp. Dans les deux cas rien n'est cassé, rien n'est mal aligné, aucun logiciel ne signalera une erreur, et pourtant l'information a changé de sens.
Une grille ne range pas les éléments. Elle décide de ce qui va avec quoi.
C'est aussi pour ça que les valeurs classiques ne sont pas arbitraires. Si presque tous les systèmes web reposent sur douze colonnes, ce n'est pas une tradition, c'est que douze se divise proprement par deux, trois, quatre et six, ce qui permet de changer de rythme sans jamais casser l'unité de départ.
L'ŒIL CORRIGE
Reste le point que la théorie oublie systématiquement, et c'est celui qui sépare quelqu'un qui applique une grille de quelqu'un qui compose une page.
La grille est mathématique, l'œil ne l'est pas. Les dessinateurs de caractères le savent depuis toujours, un cercle posé exactement sur la même hauteur qu'un carré paraîtra plus petit que lui, il faut donc le faire déborder légèrement en haut et en bas pour qu'ils semblent égaux. C'est le débord optique, et il ne se calcule pas, il se règle à l'œil. Même chose pour le centrage vertical, un élément placé au milieu exact d'un bloc paraît toujours un peu trop bas, on le remonte de quelques pixels et personne ne saura jamais dire ce qui a changé.
La grille donne la position juste. Le regard demande souvent autre chose. Et quand les deux se contredisent, c'est le regard qui gagne, toujours, parce que c'est lui qui lira la page et pas le fichier.
Voilà pourquoi le titre de ce texte n'est pas une jolie formule. Une grille qui se voit est une grille qu'on a appliquée. Une grille qui se sent est une grille qu'on a réglée.
LA CASSER
Il y a un dernier chapitre à cette histoire, et il est arrivé plus vite que prévu. À la fin des années soixante, un jeune typographe du nom de Wolfgang Weingart se met à enseigner à Bâle, dans l'école même qui avait porté le style suisse. Et il entreprend méthodiquement de le démonter. Interlettrage étiré jusqu'à l'absurde, textes en diagonale, superpositions, colonnes fracturées. Ses élèves emportent ça aux États-Unis dans les années suivantes, et ce qu'on appellera la New Wave sortira directement de cette rupture.
Ce qu'il faut retenir de Weingart, ce n'est pas qu'il a cassé la grille. C'est qu'il ne pouvait la casser que parce qu'il la maîtrisait complètement, et qu'il l'a fait dans l'école qui l'avait inventée. Une transgression n'est lisible que s'il existe une règle à transgresser. Sans grille, un texte en diagonale n'est pas un geste, c'est un texte en diagonale.
Peu importe le style qu'on vise, la logique est la même. On installe un système, on l'installe assez solidement pour que le lecteur l'intègre sans y penser, et c'est seulement à ce moment-là qu'un écart devient une intention.
Un système publié à Zurich en 1964, une loi de perception établie dans les années vingt, un cercle qu'on fait déborder de deux pixels, une école de Bâle qui démonte son propre héritage. Ça ne parle jamais de la même chose et ça dit toujours la même chose, ce qui organise une page n'est pas sur la page.
Alors quand quelqu'un me dit qu'une maquette est agréable sans savoir pourquoi, je prends ça comme la seule vraie validation du travail. Parce que ce qu'il ne voit pas, c'est exactement la partie sur laquelle j'ai passé le plus de temps, et si elle se voyait, elle aurait échoué.
La grille n'est pas ce qui range la page. C'est ce qui permet de la déranger.
Pour creuser. Karl Gerstner, Designing Programmes, publié en 1964, pour l'idée du système avant la solution. Josef Müller-Brockmann pour les systèmes de grilles proprement dits. Les lois de la Gestalt sur le groupement perceptif, en particulier la proximité. Et le travail de Wolfgang Weingart à Bâle à partir de la fin des années soixante, pour comprendre ce que veut dire casser une règle en la connaissant.
