Sasha Piaia
DESIGN GRAPHIQUE, IMAGE & DIRECTION ARTISTIQUE
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Ce que le grain garde

Il y a un curseur dans tous les logiciels de retouche, il porte un nom qui ne laisse aucune place au doute, réduction du bruit, et la plupart des gens le poussent jusqu'au bout sans y réfléchir une seconde. C'est logique. Personne n'a envie de rendre une image sale, personne n'a envie d'entendre qu'elle manque de piqué, et le mot bruit dit assez clairement qu'il s'agit d'un problème à faire disparaître.

Sauf que ce curseur ne retire pas un défaut, il retire une information. Et à la fin du trajet, quand on l'a poussé jusqu'au maximum, il ne reste plus une image propre, il reste une image en plastique, ces visages lissés qu'on reconnaît immédiatement sans savoir dire pourquoi ils sonnent faux.

Le grain, c'est la peau de l'image. On peut la lisser, mais on ne peut pas la remplacer.

LA MATIÈRE

Commençons par ce que c'est réellement, parce que la confusion vient de là. Sur un film argentique, l'image est portée par des cristaux d'halogénure d'argent en suspension dans une couche de gélatine. Ces cristaux ont des tailles irrégulières, ils sont répartis au hasard, et surtout ils sont répartis dans l'épaisseur de l'émulsion, pas sur une surface. La sensibilité du film dépend directement de leur taille, plus les cristaux sont gros, plus ils captent la lumière vite, et plus ils se voient. C'est pour ça qu'un film très sensible est visiblement plus granuleux, ce n'est pas un défaut de fabrication, c'est la contrepartie assumée d'une vitesse.

Ce que ça veut dire, c'est que le grain n'est pas posé sur l'image. Il est l'image. Il n'y a rien en dessous, aucune version lisse dont le grain serait la dégradation, l'image argentique n'existe que comme un amas de particules d'argent de tailles différentes.

Ce n'est pas du bruit ajouté à un signal. C'est le signal lui-même, vu de près.

L'ERREUR

Le bruit numérique, lui, n'a rien à voir, et c'est ce malentendu de vocabulaire qui fausse tout. Il vient de deux sources. La première est physique et impossible à supprimer, les photons n'arrivent pas de façon régulière sur le capteur, ils arrivent statistiquement, ce qui fait qu'un même gris uniforme ne reçoit pas exactement la même quantité de lumière d'un photosite à l'autre. La seconde est électronique, c'est ce que le capteur et son amplification ajoutent au passage.

Différence essentielle avec l'argentique, tout ça se produit sur une grille parfaitement régulière. Les photosites sont alignés, de taille identique, dans un plan. Le bruit vient donc se ranger dans un quadrillage, et l'œil, qui repère les régularités mieux que n'importe quoi, le lit comme une anomalie posée par-dessus l'image, alors qu'il lit le grain argentique comme une matière.

Et pendant qu'on y est, il faut dire un mot de ce que ce capteur fabrique vraiment. Depuis le brevet déposé par Bryce Bayer chez Kodak au milieu des années soixante-dix, la quasi-totalité des capteurs sont couverts d'une mosaïque de filtres colorés, moitié verts, un quart rouges, un quart bleus. Chaque photosite ne mesure donc qu'une seule couleur, et les deux autres sont déduites par calcul à partir des voisins. Une photo numérique est en très grande partie interpolée. Elle est moins mesurée qu'on ne le croit.

LA PREUVE

Là où ça devient intéressant, c'est quand on quitte la technique pour se demander pourquoi le grain nous fait cet effet.

Dans La chambre claire, publié en 1980, Roland Barthes cherche ce qui distingue fondamentalement la photographie de tous les autres modes de représentation, et il finit par le résumer dans une formule qui a fait le tour du monde, le ça-a-été. La photographie ne dit pas que quelque chose ressemblait à ça, elle dit que quelque chose était là, devant l'objectif, et que la lumière a fait le trajet.

Le grain est la trace physique de ce trajet. Chaque cristal d'argent a réagi ou n'a pas réagi, il n'y a pas de troisième possibilité, et ce qu'on regarde est le relevé de cette rencontre entre des photons et de la chimie. Une image lissée efface ce relevé. Elle reste juste, elle reste ressemblante, mais elle a perdu la preuve qu'un contact a eu lieu.

Et ça, l'œil le sait avant nous.

LE RETOUR

D'où le paradoxe qui m'amuse le plus dans cette histoire. L'industrie a passé quarante ans à supprimer le grain, et elle passe maintenant un temps considérable à en remettre.

Au cinéma, l'ajout de grain en post-production est devenu une étape à part entière, au point qu'on achète des banques de grain scannées à partir de vrais films. Les jeux vidéo proposent un réglage de film grain dans leurs options. Les filtres les plus utilisés sur les applications photo sont ceux qui simulent des émulsions disparues.

Mais l'exemple qui me paraît le plus parlant vient du son, parce qu'il est technique et qu'il ne laisse aucune place à l'argument du goût. Quand on réduit la résolution d'un fichier audio, l'arrondi des valeurs crée une distorsion corrélée au signal, particulièrement désagréable à l'oreille. La solution utilisée depuis des décennies consiste à ajouter volontairement un bruit de très faible niveau avant la conversion, ce qu'on appelle le dither. On dégrade mesurablement le rapport signal sur bruit, et le résultat est meilleur. Le même principe s'applique aux dégradés d'images, où l'on casse les bandes visibles en y injectant du bruit.

Autrement dit, dans deux métiers différents, la solution propre produit un résultat sale, et la solution sale produit un résultat propre.

LE PRIX

Reste ce qui se passe en vrai, sur un projet, avec quelqu'un en face de soi. Un client ne demande jamais du grain. Il demande de la netteté, de la qualité, du haut de gamme, et ces trois mots, dans son esprit, désignent la même chose, une image sans aspérité.

Ce n'est pas de l'ignorance, c'est un héritage. Pendant tout le vingtième siècle, le grain a signalé le manque de moyens, la pellicule bon marché, la lumière insuffisante, l'amateur. Il a fallu des photographes prêts à publier des images que leur époque jugeait techniquement ratées pour que ce signe change de sens et devienne, aujourd'hui, celui de l'authenticité.

Ce que le grain garde, ce n'est donc pas seulement de la matière. C'est la mémoire de la manière dont l'image a été faite, et le seul détail qui empêche encore de croire qu'elle a été fabriquée à partir de rien.


Un cristal d'argent qui a réagi, un photon qui est arrivé, une émulsion d'une épaisseur donnée, un bruit qu'on rajoute pour que ça sonne juste. Tout ça a en commun de ne pas être décoratif, et de disparaître au premier curseur poussé un peu trop loin.

Alors quand je laisse du grain, ce n'est pas de la nostalgie, ni un filtre, ni un effet de style tombé d'une mode. C'est ce qui reste de la rencontre entre une lumière et une surface, et c'est très exactement ce qui fait la différence entre une image qu'on regarde et une image qu'on croit.

Le grain n'est pas ce qui salit l'image. C'est ce qui prouve qu'elle a eu lieu.


Pour creuser. Roland Barthes, La chambre claire, pour le ça-a-été. Le brevet de Bryce Bayer déposé chez Kodak en 1976, pour comprendre ce qu'un capteur mesure et ce qu'il devine. Et n'importe quel manuel de mastering audio pour la question du dither, qui explique mieux que moi pourquoi on ajoute du bruit exprès.